CULTURE

Paul, les Corinthiens et nous : comment vivre dans notre époque sans laisser notre époque façonner notre foi ?

Après avoir cherché à comprendre le monde dans lequel l’apôtre Paul annonçait Christ crucifié, nous poursuivons notre réflexion avec une question qui nous concerne directement : que se passe-t-il lorsque le monde dans lequel nous vivons commence à façonner notre manière de croire ?

Paul écrit aux Corinthiens parce qu’il a appris ce qui se passait au sein de cette Église. Ils avaient reçu l’Évangile, ils avaient été enseignés, affermis dans la foi et enrichis de nombreux dons. Pourtant, quelque chose de plus profond était en train de se produire : les valeurs de leur environnement commençaient à entrer dans l’Église et à redéfinir leur manière de vivre leur foi.

Et ce qui s’est passé à Corinthe peut encore nous parler aujourd’hui.

Paul : un homme dont le regard a été transformé

Avant d’être l’apôtre qui annonce Christ crucifié, Paul était Saul : un homme profondément attaché à sa religion, à ses traditions et à ses convictions.

Mais sa rencontre avec Christ sur le chemin de Damas bouleverse radicalement sa manière de voir.

Dans sa lettre aux Philippiens, Paul dira que tout ce qui constituait auparavant un gain est désormais considéré comme une perte « à cause de l’excellence de la connaissance de Jésus-Christ ».

La rencontre avec Christ ne lui a donc pas simplement ajouté une croyance. Elle a changé son regard.

Sa manière de se voir, de considérer le monde et de définir ce qui a de la valeur change. Celui qui dirigeait autrefois sa propre existence reconnaît désormais Jésus comme son Seigneur.

C’est une première question pour nous : qui gouverne réellement ma vie ?

Reconnaître Jésus comme Seigneur ne signifie pas simplement lui accorder une place. Cela signifie reconnaître son autorité sur notre manière de penser, de choisir, de vivre et d’agir.

La croix ne change pas seulement ce que nous croyons. Elle change notre regard.

Paul écrit à une Église… mais une Église influencée par son environnement

Paul avait implanté l’Église de Corinthe. Quelques années plus tard, depuis Éphèse, il lui écrit après avoir reçu des nouvelles préoccupantes :

« Car mes frères, j’ai appris à votre sujet, par les gens de Chloé, qu’il y a des disputes au milieu de vous. »— 1 Corinthiens 1:11

Les Corinthiens disaient notamment : « Moi, je suis de Paul », « moi, d’Apollos », « moi, de Céphas », « moi, de Christ ».

Paul leur répond alors : « Paul a-t-il été crucifié pour vous ? »

Pour comprendre cette question, il faut se souvenir du monde dans lequel vivaient les Corinthiens.

Corinthe était une ville commerciale, cosmopolite, culturellement grecque, politiquement romaine et religieusement pluraliste. On y rencontrait différentes populations, cultures, croyances et classes sociales.

Mais surtout, la ville était traversée par des valeurs puissantes : le statut, l’honneur, la reconnaissance, la sagesse, l’éloquence, le pouvoir et la réussite.

Et progressivement, ces valeurs semblaient entrer dans l’Église.

Paul avait implanté l’Église à Corinthe. Mais le danger était que Corinthe s’implante dans l’Église.

Voilà le véritable problème.

Quand le monde entre dans l’Église

Paul n’est pas opposé à l’intelligence. Il n’est pas non plus opposé à la connaissance, à la réflexion ou à la compréhension du monde. Son problème est ailleurs : il refuse que les critères de son époque deviennent les juges de l’Évangile.

Dans la culture gréco-romaine, l’éloquence et la rhétorique pouvaient apporter prestige et reconnaissance. Or les Corinthiens semblaient développer une fascination pour les discours, les personnalités et les différentes figures qui enseignaient.

Paul leur rappelle alors que ce ne sont pas les prédicateurs qui sont au centre de l’Évangile. Christ l’est.

Le problème n’était donc pas qu’ils avaient reçu trop de connaissances. Le problème était qu’ils ne semblaient pas toujours vivre conformément à ce qu’ils avaient reçu. Et cette question nous rejoint directement :

Est-ce que nous appliquons réellement ce que nous avons reçu ?

Nous pouvons connaître les Écritures, écouter des prédications, participer à des programmes, lire des livres chrétiens et accumuler des enseignements. Mais la véritable question demeure : qu’est-ce que tout cela produit dans notre manière de vivre ?

Une Église au milieu du pluralisme religieux

Corinthe n’était pas seulement intellectuellement influencée. Elle était aussi religieusement plurielle. Différents cultes et différentes croyances coexistaient. Les idées et les pratiques religieuses circulaient dans la ville. C’est notamment dans ce contexte que Paul aborde les questions liées aux idoles, aux temples et aux viandes sacrifiées aux idoles dans les chapitres 8 à 10 de sa première lettre aux Corinthiens.

L’enjeu était alors d’apprendre aux chrétiens à vivre exclusivement pour Christ au milieu d’un environnement où plusieurs croyances coexistaient. L’Église devait donc être capable de comprendre son environnement sans se laisser absorber par lui.

Et c’est là que le parallèle avec notre époque devient particulièrement intéressant.

Et notre monde à nous ?

Vingt siècles nous séparent de Corinthe. Rome n’est plus Rome. Les temples ne sont plus les mêmes. Les moyens de communication ont changé. Les systèmes politiques, économiques et sociaux ont profondément évolué. Mais les forces qui façonnent les mentalités n’ont pas disparu.

Notre « Rome » contemporaine peut être représentée par le pouvoir politique, la géopolitique, l’économie, la finance, les multinationales, la technologie et les données.

Notre « Athènes » se retrouve dans les universités, la science, la philosophie, les médias, le cinéma, les réseaux sociaux, les influenceurs, les algorithmes et désormais l’intelligence artificielle.

Notre environnement religieux est lui aussi marqué par une grande diversité : christianisme, islam, religions traditionnelles, nouveaux mouvements religieux, différentes spiritualités et diverses formes de syncrétisme. Et même au sein du christianisme, nous pouvons être confrontés à une recherche permanente de signes, de prophéties, de miracles et de manifestations extraordinaires, parfois au point d’en faire les principaux critères de l’action de Dieu.

Mais ce ne sont pas les seules influences de notre époque. Nous vivons également au milieu de grands courants de pensée.

  • L’individualisme : « moi d’abord »

La réussite, les choix, les relations et parfois même la foi peuvent être pensés à partir de la satisfaction personnelle. L’Église elle-même peut être tentée de devenir un espace où chacun vient principalement chercher ce qui répond à ses propres besoins.

  • Le consumérisme : « je choisis ce qui me satisfait »

La relation avec l’Église, la prédication ou même le prédicateur peut être abordée comme une relation de consommation : je reste là où je reçois ce qui me convient.

  • Le matérialisme : « ce que je possède définit ma réussite »

Lorsque la bénédiction de Dieu finit par être principalement mesurée à l’aune de l’argent, des biens ou de la réussite visible, notre compréhension de la bénédiction risque d’être façonnée par les valeurs du monde.

  • Le relativisme : « ma vérité, ta vérité »

Lorsque chacun devient l’autorité ultime pour déterminer ce qui est vrai, les Écritures peuvent progressivement être soumises à nos préférences personnelles.

  • Le scientisme : « seule la connaissance scientifique est valable »

La science est un outil précieux pour comprendre le monde. Mais lorsque l’on transforme une méthode de connaissance en vision totale de la réalité et que l’on exclut par principe tout ce qui dépasse son champ, elle devient une idéologie.

  • La culture de la visibilité

Notre époque confond parfois visibilité et impact, audience et fruit, célébrité et influence. Ce qui est viral semble vrai parce que tout le monde le regarde. Un ministère peut être évalué par son audience. Une œuvre peut être jugée par son nombre de vues. La reconnaissance devient parfois une fin en soi.

Mais être vu n’est pas nécessairement porter du fruit. Et c’est ici que le parallèle avec Corinthe devient particulièrement fort.

Le danger n’est pas de connaître son époque. C’est de la laisser nous définir

Les Corinthiens avaient laissé certaines valeurs de leur environnement redéfinir leur manière de vivre le christianisme. Le danger pour nous est similaire.

Nous pouvons vivre dans notre époque sans avoir conscience que notre époque vit en nous.

Le monde peut commencer à déterminer notre conception de la réussite, du mariage, des relations, de la famille, du ministère, de la richesse, de l’influence, de la beauté, de la vérité ou même de la bénédiction. C’est ainsi que l’environnement finit par modeler l’Église.

Paul ne demande pourtant pas aux chrétiens d’ignorer leur époque. Il la connaît. Il connaît Rome. Il comprend les Grecs. Il connaît le monde religieux.

Mais lorsqu’il doit déterminer le message de l’Église, il refuse que César définisse pour lui la puissance.

Il refuse que les Grecs définissent pour lui la sagesse.

Il refuse que les religieux définissent pour lui les signes que Dieu doit produire.

Sa réponse demeure la même : « Nous, nous prêchons Christ crucifié. »

La croix au milieu de tout

Pourquoi la croix ?

Parce que la croix bouleverse les systèmes de valeurs humains. À un monde fasciné par la puissance, elle présente un Messie qui accepte l’humiliation. À un monde qui recherche la sagesse selon ses propres critères, elle annonce un Dieu qui se révèle dans le Christ crucifié. À un monde religieux qui réclame des signes, elle présente la croix comme le lieu où Dieu accomplit son œuvre de salut. La croix ne vient donc pas simplement s’ajouter à notre compréhension du monde.

Elle vient réordonner notre compréhension du monde.

Elle nous apprend à regarder autrement. Autrement la puissance. Autrement la réussite. Autrement la connaissance. Autrement l’influence. Autrement la religion. Autrement notre propre vie.

Comprendre son époque sans lui permettre de façonner sa foi

C’est peut-être l’un des appels les plus importants de cette réflexion.

L’Église n’a jamais été appelée à ignorer son époque. Elle est appelée à la comprendre sans lui permettre de la conformer. Nous devons étudier notre époque. Comprendre ses idées. Identifier ses valeurs. Discern­er ses influences. Dialoguer avec elle. Mais nous ne pouvons pas lui abandonner la définition de notre foi.

Paul connaissait son monde sans laisser son monde définir son message.Et c’est précisément ce que nous sommes appelés à faire.

L’apôtre Paul écrit aux Romains : « Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence. »— Romains 12:2

La question devient alors personnelle.

Quelles valeurs de notre époque commencent à façonner notre foi ?

Qu’est-ce qui influence nos choix ? Notre manière de choisir notre conjoint ? Notre conception du mariage ? Notre rapport à l’argent ? Notre définition de la réussite ? Notre manière de servir Dieu ? Notre désir de visibilité ? Notre rapport à la connaissance ? Notre conception de la vérité ?

Sommes-nous encore en train de laisser Christ définir ces choses ?

Revenir au centre

Paul avait compris son époque. Mais surtout, il avait compris que l’Église ne devait pas répondre au monde en devenant simplement plus impressionnante que lui.

Il ne propose pas une philosophie supérieure pour battre les philosophes. Il ne propose pas un spectacle plus impressionnant pour rivaliser avec les religieux. Il ne propose pas un système politique supérieur pour rivaliser avec Rome.

Il présente Christ crucifié. Parce que la réponse de l’Évangile n’est pas de devenir une meilleure copie du monde. C’est de revenir au centre. À Christ.

Notre époque changera encore. Les technologies continueront d’évoluer. Les idéologies se succéderont. Les formes de pouvoir se transformeront. Les moyens de transmettre les idées se multiplieront.

Mais le défi demeurera : Comment vivre dans notre époque sans laisser notre époque façonner notre foi ?

Et la réponse de Paul demeure devant nous :

« Nous, nous prêchons Christ crucifié. »

La croix reste au centre. Et c’est autour d’elle que notre manière de croire, de penser et de vivre doit être réorientée.

Que Dieu vous bénisse

Win

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